Cannes : la vie n’est pas marrante, la preuve à l’écran
Il reste à voir deux films en compétition. Jusqu’à présent, les films projetés forment un chaos intéressant, fascinant même, d’où émergent des lignes de force traduisant la société que nous tous formons.

Kitano © AFP
« La moitié de mon cerveau ne croit en rien et l’autre moitié croit en tout. » On pique cette phrase à Xavier Beauvois, réalisateur de Des hommes et des dieux, parce qu’elle décrit assez bien l’état dans lequel on est après un marathon cinématographique cannois – au moment d’écrire ces lignes, il reste à voir deux films de la compétition (Un garçon fragile, du Hongrois Komei Mundruczo, et Exodus – Soleil trompeur 2, du Russe Nikita Mikhalkov). Mais cette accumulation concentrée d’images, de sensations, d’émotions forme un chaos intéressant, fascinant même, d’où émergent quelques plans de cinéma inoubliables (les plus épatants viennent de Uncle Boonmee who can recall his past lives, du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul) et des lignes de force traduisant la société que nous tous formons.
Le chaos des hommes
Tous les matins, je déjeune en face de Juliette Binoche. A moins de deux mètres, pour être exacte. Ce face-à-face autant réel que factice, lié à l’affiche officielle du Festival, fait écho au quotidien du festivalier s’agitant dans la mêlée. Cannes lui offre ce grand écart permanent, ce chaos des contradictions de la société et des hommes. On peut crier, hurler, s’extasier, se révolter, devenir accro. Cela n’y change rien puisqu’ainsi sont faits le monde et le cinéma.
Un film vous projette dans les douleurs d’une guerre, d’une société arriviste, d’un monde à l’agonie, d’une humanité qui redevient primitive. Or, une fois sorti de la salle, on est happé par la beauté du site, les jouissances de la superficialité, une coupe de champagne, des stars sur leur yacht et un luxe ostentatoire. Du coup, il faut retourner à l’obscurité pour savoir ce que ressent le monde, pour écouter l’homme qui crie, pour retrouver nos consciences et surtout pour nous poser les bonnes questions.
La compétition cannoise 2010, politique dans le sens où elle traverse les destins d’hommes ordinaires, met fortement en évidence deux thématiques : la mort (suicide, assassinat, maladie, guerre) et le père (absent, paumé, coupable, mourant). Les deux, souvent, s’entrecroisent pour arriver le plus souvent à une même conclusion : l’importance de la compassion, de l’amour, de la famille (de fait ou d’adoption). C’est la seule façon de faire la paix avec soi et les autres. C’est la seule manière d’envisager l’avenir avec sérénité. On l’a vu pour le couple de Fair game, le père malade de Biutiful, les moines de Des hommes et des dieux, le producteur désabusé de Tournée, le père veuf de La nostra vita, les amis réunis de Another year.
Et quand ce n’est pas le cas, l’homme s’enfonce dans ses propres ténèbres comme le père dans L’homme qui crie, la jeune servante de Housemaid ou le mercenaire de Route Irish.
La vie n’est pas marrante, le cinéma nous l’a dit jour après jour, lors de cette compétition. Même Woody Allen a eu le rire moins drôle que d’habitude. Et quand Kitano prend la voie de la comédie, c’est pour flinguer à tout va et pointer du doigt le respect qui fout le camp.
Où est l’issue de cette désespérance en nous-mêmes ? Dans un brin de poésie, comme le suggère le Coréen Lee Chang-dong ? Ce qui est sûr, c’est qu’il y a urgence à virer le discours consumériste, à faire des choix en âme et conscience et à se serrer les coudes disent d’une même voix les cinéastes cannois.
[via] Bradfer Fabienne, lesoir.be