Anne d’Ornano, la dernière séance

Anne d'Ornano
Depuis vingt ans, la veuve de Michel d’Ornano tient les rênes du Calvados. Elle préside aujourd’hui sa dernière séance du conseil général.
Itinéraire d’une fille de marquis qui fut infirmière à Harlem, mannequin chez Balmain, aiguillon d’une droite à l’américaine, notable normande… Et toujours, une « femme libre ».
L’histoire de sa vie pourrait inspirer un scénariste. La séquence émotion est programmée ce matin. Anne d’Ornano préside sa dernière session du conseil général du Calvados. À 75 ans, elle a décidé de passer la main, vingt ans après avoir pris la succession de son époux dans des circonstances tragiques. Elle gardera son émotion pour elle : « Le rôle d’un élu, dit-elle, est d’être ému par les drames autour de lui, pas par les siens ».
Pour cerner tout le personnage, il faut d’abord se rendre aux États-Unis. Anne, fille du marquis de Contades, a 10 ans quand elle débarque à New York avec sa mère, remariée. Elle découvre « le bon côté » de l’éducation à l’américaine. Loin de sa famille issue de la haute aristocratie, « plutôt vieille France, même si papa ne l’était pas ».
À 18 ans, la voilà élève infirmière, « seule et libre », dans le ghetto noir de Harlem. « J’y ai côtoyé la misère. Je me suis rendu compte que j’étais gâtée par la vie, d’où mon envie d’aider les autres ».
Pour son retour à Paris, en 1958, elle endosse pourtant un autre costume. Celui de la haute couture, chez Pierre Balmain, où elle est à la fois mannequin et chargée des relations publiques. Ce double emploi convient parfaitement à la jeune femme qui refusera toujours d’être cataloguée. « Encore moins qu’on me dicte ma conduite ».
Ses yeux bleus et sa classe naturelle crèvent l’écran. Et séduisent Michel d’Ornano. Mariage princier à Montgeoffroy, le château familial aux portes d’Angers. Le couple aura un garçon et une fille.
Fondateur des laboratoires Orlane, Michel d’Ornano devient maire de Deauville en 1962, et député en 1967. Il accompagne l’ascension de son ami Valéry Giscard d’Estaing. Il dirige sa campagne de 1974. Anne d’Ornano se pique au jeu. « On était en panne de slogan quand elle a lancé : ‘Pourquoi pas Giscard à la barre !’ C’était d’une formidable modernité, à l’américaine ! », se souvient encore Philippe Augier, alors président des jeunes UDF, désormais maire de Deauville. « En face, les slogans étaient d’un classicisme… »
Durant toutes ces années, Anne d’Ornano ne se contente pas de rester dans l’ombre. « Je n’ai jamais supporté ne rien faire. » À Deauville, elle s’investit à la Croix-Rouge, auprès des personnes âgées. Et crée le Festival du film américain. « Le social et le mondain ». Un rôle sur mesure.
Pour Giscard contre Chirac
Le haut de l’affiche ? C’est son époux qui l’y pousse. Elle est élue maire de Deauville en 1977. Lui se lance à la conquête de la mairie de Paris, au nom de l’UDF. L’opposition Giscard-Chirac fait déjà rage. « Chirac s’est présenté contre Michel, pas l’inverse. »
Anne d’Ornano éprouve une rancoeur tenace contre l’ancien Président. Fidèle en amitié, elle sait aussi l’être en inimitié. « Je ne me rappelle rien, mais je me souviens de tout ! » Encartée à l’UDF, elle ne rejoindra pas l’UMP. Mais appellera à voter Sarkozy contre Bayrou dès le premier tour en 2007.
Michel d’Ornano devient président du conseil général en 1979. Jusqu’au 8 mars 1991 : une camionnette de livraison le percute mortellement à Saint-Cloud. « J’ai reçu un coup de fil. Vingt ans plus tard, on a du mal à se rendre compte de la brutalité de la chose… »
Un choix s’impose alors. « Tout quitter », non ! « En faire plus », évidemment. Elle se présente dans le canton de son mari. Les adversaires, y compris de son camp, ne manquent pas. Ils sont battus. Une semaine plus tard, elle est élue présidente du conseil général. « Je ne sais toujours pas comment ! »
Comme son mari, Anne d’Ornano sait s’entourer. Sa garde rapprochée fait grincer des dents. Certains dénoncent un « système d’Ornano ». « Un mode de gouvernance trop refermé sur lui-même, avec un poids excessif de l’administration qui conduit à l’inertie », juge le socialiste Gilles Déterville, chef de file de l’opposition. La « patronne », comme la surnomment ses collaborateurs, balaye la critique : « Si c’est choisir les meilleurs, leur faire confiance, alors peut-être… »
Ses adversaires s’accordent cependant sur ses qualités. « Elle a toujours eu un grand respect des personnes et des idées », souligne André Ledran, le conseiller général PS d’Ouistreham, longtemps son premier opposant.
Même sa collègue de Lisieux, Clotilde Valter, pourtant la plus virulente lors des débats au conseil général, le reconnaît. Et ajoute, un brin admirative : « C’est une femme libre. Elle n’est pas inféodée à un parti. »
Anne d’Ornano est en revanche liée au Calvados. Elle y laissera son empreinte. L’image la fait sourire. « Ne m’enterrez pas ! J’aurai encore mon mot à dire… » Elle continuera à siéger au conseil général. Une page se tourne, mais l’histoire n’est pas finie.
[via] Guillaume Ballard, ouest-france.fr