La « génération digitale » secoue notre quotidien et nos habitudes
Ils sont quasiment nés avec un ordinateur. Enfants des médias électroniques, mais aussi de la crise, les 15-24 ans vivent à un rythme qui surprend leur entourage.

Les 15-24 ans ont grandi avec une technologie qui a influé sur leur comportement à l’égard de la société. Archives « L’Alsace-Le Pays » Dominique Gutekunst
La « bof génération », revenue de tout avant d’être partie, la « génération X » des années sida et des premiers ordinateurs passent pour être aussi ringardes que les babyboomers qui quittent doucement le devant de la scène. Aujourd’hui, place à une nouvelle génération, qui répond à plusieurs appellations. On parle de « génération digitale » ou de « génération Y » pour décrire un phénomène identifié pour la première fois aux États-Unis en 2001.
Cette année-là, un universitaire américain, Marc Prensky, publie le texte fondateur de cette génération. Dans l’introduction à son travail, le chercheur rappelle qu’avant de quitter son lycée, un jeune aura passé 10 000 heures devant des jeux vidéo, envoyé ou reçu 200 000 mails. Il aura discuté 10 000 heures sur son portable, regardé la télé pendant 20 000 heures et lu seulement 5000 heures. Fort de ces chiffres, Marc Prensky a baptisé ces jeunes « Digital Natives », qu’il oppose aux « Digital Immigrants », leurs parents ou profs, ceux qui sont condamnés à s’adapter à cette civilisation numérique.
« Une rupture générationnelle »
Depuis les travaux de Marc Prensky, bien des psychologues, éducateurs et autres sociologues ont, à leur tour, plongé dans la découverte de cette planète étonnante. Tous sont d’accord pour souligner que nos sociétés sont confrontées à une « rupture générationnelle ». Ces spécialistes sont en revanche plus sceptiques quand Marc Prensky parle carrément d’une modification du cerveau des jeunes.
Un rapport commandé par le ministère français de la Culture remarque que « l’expression nouvelles technologies n’a pas de sens pour eux, puisqu’ils se sont approprié en même temps tous les objets médiatiques — de l’ancien téléviseur au nouvel ordinateur — et tous les usages — de l’ancienne bureautique aux nouvelles messageries ».
Cette (r)évolution touche 13 millions de Français nés entre 1978 et 1994, soit un peu plus de 20 % de la population française. Ce nombre explique qu’on les prenne très au sérieux, car ils frappent aux portes des entreprises alors que la génération de l’après-guerre bat en retraite.
Le portrait de la génération digitale dégage quelques grandes lignes de force qui, c’est le moins que l’on puisse dire, déroutent parents et éducateurs. Leur « individualisme forcené » fait qu’ils sont en attente d’une reconnaissance immédiate de leurs problèmes. Certains parlent même de narcissisme élevé, lié à leur mode d’éducation dans une France vouée au culte de Françoise Dolto et confrontée à l’explosion des cellules familiales traditionnelles. Le monde à l’heure d’internet ne leur fait pas peur. Ils le connaissent à travers leur écran, mais ne détestent pas voyager. La mondialisation est leur quotidien. Ce comportement est souvent perçu comme une perte des valeurs sur lesquelles reposaient, jusqu’à peu, nos sociétés : l’autorité ou la morale collective.
Contourner les problèmes
Une enquête menée par BVA auprès des 18-24 ans note qu’un « digital native, habitué à zapper en permanence avec ses outils numériques, conforte cette habitude dans la vraie vie, en cherchant à contourner les problèmes ». Cette enquête décrit aussi les jeunes comme des êtres hyperactifs, sans cesse à la recherche de la bonne affaire, voulant obtenir ce qu’ils désirent le plus vite possible. Les 15-24 ans jettent aussi un regard critique sur la société qui les entoure. Selon l’enquête BVA, ils professent « une défiance grandissante à l’égard du politique, des critiques vis-à-vis de l’absence d’engagement des pouvoirs publics et des sociétés en matière environnementale ». À l’inverse, ils ont des « préoccupations sociales fortes (précarité, chômage) et une focalisation des intérêts au cercle proche ».
Entre chômage et ordinateur, ils sont bel et bien le reflet de notre société.
[via] Raymond Couraud, lalsace.fr